TULCAN, LE CIMETIERE LE PLUS VIVANT DU MONDE
Dans le centre, la fée électricité semble s’être mutée en sorcière
Tulcán, la ville des cyprès au nord de l’Equateur a beau être une frontière très fréquentée, l’idée d’y rester un week-end ou seulement une journée refroidit jusqu’à l’os. L’accumulation des nuages sur ce haut plateau andin écrase l’horizon. Bien heureux celui qui y aperçoit les volcans alentours : Chile, Cumbal ou Cayambe. A l’entrée sud de la ville, une maison à l’allure de petit château slave surprend dans l’univers crasseux des baraques de briques et de broc. L’entrée nord en provenance de la frontière colombienne, n’est pas moins curieuse. Des kilomètres de camions ronronnent sur les bas-côtés de la panaméricaine en attente de passer le pont de Rumichaca. Dans le centre, la fée électricité semble s’être mutée en sorcière. Des kilomètres de câbles électriques tressent une toile sinistre ou s’accroche plastiques et bricoles incongrues telle une chaussure. Les quelques restes de façades coloniales et républicaines qui subsistent sont rongés par des pancartes sans styles. En contrepoint à cette passable promenade, vendeurs de CD Pirates et DJ se livrent à de véritables batailles sonores dans l’avenue principale. Le commerce d’alcool et d’œufs sont deux autres business prospères. Au cœur de l’église San Fransisco, Jésus crucifié sur fond de vertes collines détonne de splendeur avec l’extérieur.
Selon Don Begnino Franco, l’enfant du cimetière, les cyprès peuvent vivre jusqu’à 300 ans.
Mais plus que la contrebande, la vrai spécialité de Tulcán, c’est son cimetière : Le cimetière le plus vivant du monde. On pourrait même aller jusqu’à dire que c’est le plus peuplé ! Non pas de peupliers mais d’une centaine de cyprès, épilés, rasés et peignés soigneusement tous les 3 mois. Depuis 1936, ils poussent et repoussent éternellement leurs limites d’âge. Les plus vieux spécimens fêtent leurs noces de vermeil, cette année. Selon Don Begnino Franco, l’enfant du cimetière, les cyprès peuvent vivre jusqu’à 300 ans. Il en tient lui 80. Il en avait 11 quand il entreprenait cette œuvre d’art végétale. Son père, José María Azael Franco, était alors nommé directeur des parcs et jardins de la ville qui portent aujourd'hui son nom. Son fils, Begnino Franco lui succède à sa mort en 1985. Toute sa vie, il l’a grandit avec le peuple des cyprès et celui des disparus. A l’instar des cyprès, les étages de tombes croissent petit à petit pour former dans certains cas de véritables édifices, voire des quartiers, tel celui des « Betuneros » ou cireurs de chaussures. La corporation des chauffeurs est la mieux représentée. A bâbord de l’entrée du cimetière, le plus haut mausolée de la nécropole s’identifie par ses pneumatiques cémentés aux murs du sépulcre. A côté, la stèle de Charles Roussel, un français membre de la seconde expédition géodésique française en Equateur (1902), rayonne de mystère.
Ici, ne règne pas la mort, sinon fleurit la vie…
Au delà de l’excentricité du lieu et du style « précolombien » de ce « topiary » équatorial, l’œuvre des Franco respire la sagesse. « Ici ne règne pas la mort, sinon fleurit la vie » écrit Cesar Patiño au sujet du cimetière dans la revue de l’Association des Municipalités Equatoriennes. A l’entrée de la nécropole, on peut également lire ce soulagement de R. Taguore : « La mort, ce n’est pas l’extinction de la lumière, c’est seulement éteindre la lampe, parce qu’est arrivé le grand matin ».
Sur un oiseau-cyprès, se pose un oiseau siffleur. Le silence est entrecoupé par le bruit d’une tronçonette. Don Begnino Franco s’hâte lentement : « Semper festina lente». Gardien du patrimoine en pull-over gris à boutons et casquette de laine, il cache sous sa bosse, des airs d’ « Edward Scissorhands », l’homme aux mains de sécateur.
Au loin, un cortège funèbre apparaît et disparaît dans le labyrinthe des tombes et des sculptures végétales. Le rose éclatant du cercueil tranche avec le jaune du Guayacán en fleur.