PASTO, CAPITALE DES MILLES ET UN CONTES
Il Etait Une Ville… Surprises Chroniques… Du rire et du cochon… La Pacha Carnaval
Il Etait Une Ville…
Au sud ouest de la Colombie, la ville de San Juan de Pasto est campée au pied du volcan Galeras, à 2600 mètres d’altitude, dans une fertile mais fraîche vallée dénommée « Atriz ». Avec 450 000 habitants environs, Pasto fait partie des grandes agglomérations du pays. Fondée par les espagnols en 1537, la ville est une étape obligée de la route reliant Popayán à Quito. Ce fut aussi une cité stratégique pour l’évangélisation et le contrôle des tribus indigènes : Tumacos, Pastos, Quillasingas. Avant d’être surnommée la « Ville Surprise », Pasto était d’ailleurs plus connue comme la « Ville Théologique », en raison du grand nombre d’institutions religieuses et de la diversité de leurs styles architecturaux. Jusqu’au début du XIXème siècle et les guerres d’indépendances, Pasto subit davantage l’influence politique et culturelle de Quito que celle de Calí ou Bogotá. La colonisation de la région est motivée par l’appétit des colons pour le métal jaune, drainé par le fleuve Patía et ses affluents, sources de fabuleuses légendes.
En bordure du Telembí, résonne par exemple la chronique de la « Cité d’Or » colombienne : Barbacoas. A « 8 heures et des pépites » de bus de la « Ville Surprise », des bruits circulent qu’en bordure du fleuve, des colosses d’ébènes élèvent des troupeaux de volailles picorant des poussière d’or croyant s’empiffrer de grains de maïs. Jusque tard dans la nuit, poules et coqs déchantent. Sous la lame de longs couteaux d’aciers, le Telembí saigne à flots perdus.
Ipiales, la ville aux nuages d’émeraudes, Cumbal le frigidère des amériques, Tumaco, la perle du Pacifique, sont autant d’autres mythes et allégories d’une contrée aux milles et un contes : Nariño.
Surprises Chroniques…
« Il était une fois Nariño … » est cependant une histoire trop actuelle pour la conter aux néophytes. Né officiellement en 1904, la mémoire de la province prend racine dans des temps beaucoup plus reculés, dans la terre d’Hatunllacta, dans la grande glèbe antique, la terre des aînés selon les indiens Quechua.
De cette cosmologie foisonnante, se distingue notamment l’arc en ciel ou « Cueche ». A l’inverse de la vision occidentale, l’arc en ciel « nariñense » réfléchit l’image du démon et non du Bon Dieu . Figuré par une tête de taureau, « El Cueche » convoite les jeunes filles avant de les féconder. A son apparition, il est fortement recommandé de se couvrir la binette pour ne pas subir de préjudices.
Les mystères rôdant autour des tombes indigènes ou « Guacas » sont une autre source de frayeur et d’émerveillement. Remplies d’or et d’argent, les tombes renferment également l’esprit des défunts. Il est ainsi conté qu’à la nuit tombée s’échappent parfois des sépultures, des gaz phosphorescents vous indiquant le chemin de la fortune ou… de l’épouvante. Le métal attirant la foudre, l’orage est dit-on, un autre allié des profanateurs. A Pasto, la date anniversaire de la découverte du trésor de la Sainte Croix, le 3 mai, est aussi la journée sacrée des chercheurs d’or. Assurément, mille et une nuits ne suffiraient pas pour conter Nariño et sa capitale.
Du rire et du cochon…
Car Pasto, capitale des Milles et un Contes est aussi une grande métropole du rire. Comme l’humour noir caractérise le rire français, l’humour vert, cru, croustillant et croustilleux, dépeignent à merveille l’humour des gens de Pasto. A l’instar des belges, cible de la dérision française, les « Pastusos », sources de la moqueries colombienne ont développé un art de l’autodérision et du jeux de mots incomparable. Le mélange des couleurs donne quelque chose d’un Q-I kaki mais non moins certain
- Sachant qu’un « cuy » sans couilles est une « cuya ». Combien ont de couilles 100 « cuy » ?
Quoique seuls franco-andins et vices-versants soient capables de comprendre ce bilinguisme, tous les autres souriront facilement à savoir qu’un « cuy » est un cochon d’inde et une « cuya » une truie de guinée ¡« Guinee-Pig » comme disent nos voisins linguistiquement asexués ! Tout cela à cause d’un portugais d’origine italienne, à la solde des espagnols : ¡Cristobúlo ! En effet, Christophe Colombe, pensant rencontrer les Indes, découvrit d’une pierre deux coups d’étranges bestioles que les rosbifs n’y comprirent quenouilles. Le dit cochon n’est en effet ni d’Afrique, ni d’Indes mais d’Amérique latine. Non seulement épicentre de la gourmandise à Pasto mais aussi dans le reste des Andes, le « cuy » sert toujours de stéthoscope et de remèdes pour les médecins de campagne. Centre de la dernière cène du Christ dans la cathédrale de Cuzco, le « cuy » s’exporte jusqu’au Japon, pays friand de produits aphrodisiaques.
La Pacha Carnaval
Enfin, parler de Pasto et des Pastusos sans exalter LE CARNAVAL DE NEGROS Y BLANCOS serait un sacrilège. A l’égal de Nice ou Baranquilla, Venise et Rio, la fête des « Blancs & Noirs » de Pasto est un des plus beaux enfant de la famille Carnaval. Pasto, capitale des carnaval andins ! Pasto, « Terre de Carnaval », comme l’illustre si bien Harold Roberto Otero au travers de son dernier char intitulé «La Pacha Carnaval », 1er prix de l’édition 2006. Au milieu d’une communauté de singe, la femme-oiseau et la femme-serpent courtisent un homme-jaguar d’une vingtaine de mètres de haut se dressant et se prosternant devant la foule des spectateurs en liesse. Le carrosse mécanique reluit la sorcellerie. En se cabrant, la gueule du fauve s’ouvre pour laisser transparaître celle d’un shaman. Dans l’Amérique pré-colombienne, le jaguar détient le pouvoir du soleil et le sorcier celui du jaguar ou la faculté de vision des esprits. Suivent 3 chimères colorées au yeux perçant et aux seins sybarites, un cheval vert aux ailes roses montés par une amazone vivante. Vient ensuite Eve nue implorant les cieux devant Adam en proie à l’étranglement d’un serpent géant et aux assauts de démons affreux. A l’abord de la place du Carnaval, la fête culmine. La retransmission télévisée du cortège, la tribune de presse et la présences des jurés, élèvent la température. Une tempête de neige tropicale agite la ville surprise jusqu’au bout de la nuit.
© - Etienne Le Cocq
TULCAN, LE CIMETIERE LE PLUS VIVANT DU MONDE
Dans le centre, la fée électricité semble s’être mutée en sorcière
Tulcán, la ville des cyprès au nord de l’Equateur a beau être une frontière très fréquentée, l’idée d’y rester un week-end ou seulement une journée refroidit jusqu’à l’os. L’accumulation des nuages sur ce haut plateau andin écrase l’horizon. Bien heureux celui qui y aperçoit les volcans alentours : Chile, Cumbal ou Cayambe. A l’entrée sud de la ville, une maison à l’allure de petit château slave surprend dans l’univers crasseux des baraques de briques et de broc. L’entrée nord en provenance de la frontière colombienne, n’est pas moins curieuse. Des kilomètres de camions ronronnent sur les bas-côtés de la panaméricaine en attente de passer le pont de Rumichaca. Dans le centre, la fée électricité semble s’être mutée en sorcière. Des kilomètres de câbles électriques tressent une toile sinistre ou s’accroche plastiques et bricoles incongrues telle une chaussure. Les quelques restes de façades coloniales et républicaines qui subsistent sont rongés par des pancartes sans styles. En contrepoint à cette passable promenade, vendeurs de CD Pirates et DJ se livrent à de véritables batailles sonores dans l’avenue principale. Le commerce d’alcool et d’œufs sont deux autres business prospères. Au cœur de l’église San Fransisco, Jésus crucifié sur fond de vertes collines détonne de splendeur avec l’extérieur.
Selon Don Begnino Franco, l’enfant du cimetière, les cyprès peuvent vivre jusqu’à 300 ans.
Mais plus que la contrebande, la vrai spécialité de Tulcán, c’est son cimetière : Le cimetière le plus vivant du monde. On pourrait même aller jusqu’à dire que c’est le plus peuplé ! Non pas de peupliers mais d’une centaine de cyprès, épilés, rasés et peignés soigneusement tous les 3 mois. Depuis 1936, ils poussent et repoussent éternellement leurs limites d’âge. Les plus vieux spécimens fêtent leurs noces de vermeil, cette année. Selon Don Begnino Franco, l’enfant du cimetière, les cyprès peuvent vivre jusqu’à 300 ans. Il en tient lui 80. Il en avait 11 quand il entreprenait cette œuvre d’art végétale. Son père, José María Azael Franco, était alors nommé directeur des parcs et jardins de la ville qui portent aujourd'hui son nom. Son fils, Begnino Franco lui succède à sa mort en 1985. Toute sa vie, il l’a grandit avec le peuple des cyprès et celui des disparus. A l’instar des cyprès, les étages de tombes croissent petit à petit pour former dans certains cas de véritables édifices, voire des quartiers, tel celui des « Betuneros » ou cireurs de chaussures. La corporation des chauffeurs est la mieux représentée. A bâbord de l’entrée du cimetière, le plus haut mausolée de la nécropole s’identifie par ses pneumatiques cémentés aux murs du sépulcre. A côté, la stèle de Charles Roussel, un français membre de la seconde expédition géodésique française en Equateur (1902), rayonne de mystère.
Ici, ne règne pas la mort, sinon fleurit la vie…
Au delà de l’excentricité du lieu et du style « précolombien » de ce « topiary » équatorial, l’œuvre des Franco respire la sagesse. « Ici ne règne pas la mort, sinon fleurit la vie » écrit Cesar Patiño au sujet du cimetière dans la revue de l’Association des Municipalités Equatoriennes. A l’entrée de la nécropole, on peut également lire ce soulagement de R. Taguore : « La mort, ce n’est pas l’extinction de la lumière, c’est seulement éteindre la lampe, parce qu’est arrivé le grand matin ».
Sur un oiseau-cyprès, se pose un oiseau siffleur. Le silence est entrecoupé par le bruit d’une tronçonette. Don Begnino Franco s’hâte lentement : « Semper festina lente». Gardien du patrimoine en pull-over gris à boutons et casquette de laine, il cache sous sa bosse, des airs d’ « Edward Scissorhands », l’homme aux mains de sécateur.
Au loin, un cortège funèbre apparaît et disparaît dans le labyrinthe des tombes et des sculptures végétales. Le rose éclatant du cercueil tranche avec le jaune du Guayacán en fleur.